le blog de Lika Spitzer

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Textes de jeunesse

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L'insecte récalcitrant

J’avais été nourrie pour me transformer en un certain insecte poudreux, à vue courte et bon dos. Point beau ni bien dans sa peau.

Alors, comme le Faust de René Clair, j’avais essayé de bouleverser les données d'une destinée qui me vouait au malheur. Fallait-il travailler, je refusais. Fallait-il passer un examen, j’oubliais la date. Au sordide entomolgique qui devait être mon lot j’avais ajouté fébrilement le désordre et l'incurie. Et le temps passait.

Cependant, bien que j’eusse fait trembler pendant des années, par mes efforts pour affoler l'espèce maint cocon de chrysalide, je n'étais jamais allé jusqu'à oser naître : la vie - je l'avais remarqué en dépit de ma distraction – tend ses pièges plus volontiers à ceux qui sont nés.

   Parfois, une odeur du temps où j'étais vivant me parvient... Quand une telle chose se produit on a tendance à s'attendrir.



La mutation perpétuelle

Impitoyable le créateur me condamna à la mutation perpétuelle.

Je mutai et mutai sans trêve, carnivore, insectivore, herbivore, et les vieilles peaux s'amoncelaient où je me débattais dans des hoquets de mutation incontrôlés.

Au départ, petit ver mou et placide, j’avais un nom grec. Ensuite, à muter si souvent je perdis mes droits, et aucun érudit ne daigna plus nommer mes états successifs, on m’abandonna.

Livrée à moi-même, je mutai de plus belle dans la fièvre et dans l'effroi, j’avais des quintes mortelles de mutation, ne reconnaissais, ne voyais plus personne.

Ma chair perdue, il me poussa à la place toutes sortes d'accessoires crissants prêts à choir ; des nageoires affolées, des branchies à cils vibratoires électrisés, d'innombrables ailerons friables comme de la pâte feuilletée, des pattes, des pattes, des poils, des duvets.

Pour finir je perdis tout espoir, et me laissai fouler aux pieds comme une feuille morte.

La chenille fiancée

   J'étais une chenille à ventouses en quête d'amour. Triste et onduleuse. Honteuse.

   Tantôt j’attaquais mes ventouses, tantôt les poils noirs de mon dos.

      Sotte, me dit mon bien-aimé et nous nous fiançâmes. Quel papillon feras-tu si tu t'arraches tout.
     

                           

L'homme qui aimait les ruines

On m'a parlé d'un monsieur bizarre. Dès qu'il a un peu d'argent, il achète une ruine, et vient s'y promener, en toucher les pierres, avec plaisir. Si on lui demande pourquoi il achète une maison en ruines plutôt qu'une maison habitable, il répond qu'il n'a pas les moyens de s'offrir une maison avec une toiture en état, et encore moins ceux de réparer un toit. Cependant, dès qu'il dispose d'une petite somme, au lieu de penser à consolider telle ou telle ruine qu'il possède déjà, il en découvre une autre, tout aussi ensorcelante à son avis, et il l'achète.

On lui connaît par exemple une ruine dans le Trégor, du côté de Penvénan, une autre dans les Cévennes à Anduze, deux ou trois dans le Var ou les Alpes Maritimes, à Carros, Tourves, et, voyons, comment s'appelle cette bourgade où la chaleur en été est si atroce... Le Muy, je crois. Et il les chérit toutes ; allant de l'une à l'autre, été comme hiver, dès que ses occupations le lui permettent, avec son sac de couchage et quelques provisions, plus solitaire qu'un berger. Il ne dédaigne pas non plus, à ce qu'on m'a rapporté, d'acheter quelques terres en friche autour de ses ruines afin d'agrandir son terrain, ce qui lui semble toujours plus urgent que la réfection d'une toiture. S'il était riche il achèterait, dit-il une plage devant une ruine quelque part au bord de l'eau ; et si le ciel était à vendre, sûrement il serait le premier à en acheter un morceau. Mais le toit, une porte solide, des fenêtres qui ferment, ça il n'y arrive pas ; toujours quelque chose le dérange dans ce qu'il voit, et l'affaire ne se fait pas. Quand il a un peu bu on peut le plaisanter sur sa manie des ruines et des terrains à l'abandon. Mais dès le lendemain, il faut faire semblant de le croire trop pauvre pour une maison réellement habitable.

Avec le temps, ce monsieur est devenu, apparemment sans s'en rendre compte, un grand propriétaire terrien. Mais il vit toujours avec sa fille unique dans une maison minuscule qu'il loue depuis très longtemps et dont le loyer est resté modeste. Sa fille ne partage pas du tout ses vues sur l'accession à la propriété, et il le sait. Elle aurait préféré quant à elle que ces maisons aient trouvé un propriétaire suffisamment responsable pour ne les acquérir que dans l'intention de les consolider et rendre habitables. Des maisons où personne n'habite, pourquoi, papa ? Ces conversations où il sait avoir tort sont très pénibles au vieux, mais comment expliquer à cette enfant innocente l'horreur profonde, la douleur dévastatrice d'avoir à consolider, à réparer, à rendre habitable ? Elle ne comprendrait pas. Et cependant, il faudra bien qu'il y réfléchisse... Quand il ne sera plus là, que fera-t-elle de toutes ces ruines chéries, cachées sous le lierre et les ronces ? Trouvera-t-elle seulement un notaire qui accepte de se charger de cette succession...?

Le souverain qui n'aimait pas être obéi

C'était un souverain qui n'aimait pas être obéi. Une fois, deux fois, il supportait. Mais si on lui obéissait une troisième fois, on était condamné à mort. L'exécution suivant immédiatement la sentence.
   C'était un souverain très autoritaire.

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