J'ai eu un seul amant cra-cra. C'était quelques années avant l'arrivée en France des hippies. Je l'avais rencontré dans la librairie-bistro de Ben, où il était respecté comme un mage. Il s'appelait Daniel. Ni ses cheveux, ni sa barbe n'étaient taillés. Un jeune clochard en somme.  Mais qui pouvait discourir sans fin sur Cendrars, Giono, Céline, Kerouac... J'étais presque envoûtée. L'endroit s'y prêtait - tellement plus original que le lycée - où je ne mettais plus les pieds.
Dans la librairie-bistro de Ben on pouvait, en buvant son café, feuilleter un livre avant de l'acheter - quoique pour les disques, c'était différent : par exemple, au-dessus des 33 tours - d'occasion, bien sûr - on pouvait lire : "Ben ne veut pas qu'on ouvre les pochettes"; et quand craignant les rayures on les ouvrait quand même, la première chose qui sautait aux yeux était la grosse écriture toute ronde de Ben :"C'est pas beau de désobéir à Ben". Il ne se fâchait jamais. Tout le monde se sentait le bienvenu chez lui. Et puis on pouvait y faire d'étonnantes rencontres : le bizarre Fontan, par exemple, grand défenseur de la langue occitane, dont la vie privée, euh..., et surtout cet étonnant Daniel !
Si j'ai dit que j'étais "presque" envoûtée par lui, c'est qu'il était vraiment sale. Quand je lui ai demandé ce qu'il faisait dans la vie, il m'a répondu : berger. Et comme je ne le croyais pas, il m'a sorti sa carte d'identité. C'était inscrit. Berger. Il gardait les chèvres en haut, dans les montagnes, à Ilonse. Et quand il descendait à Nice, c'était sa femme qui gardait les chèvres. Tous deux anarchistes, se vantait Daniel, ils se permettaient d'avoir la vie privée qui leur chantait.
Et ce jour-là, Daniel me proposa de me ramener chez moi à pied - j'habitais boulevard du Tzarevitch, c'était assez loin - et tout le long du chemin, il m'enseignait de façon pressante, convaincante, la beauté des thèses de Fourier, l'originalité du couple qu'il formait avec sa femme, tandis que les passants se retournaient tous sur le barbu à pantalon sale et souliers crottés qui draguait la jeune fille aux longs cheveux propres et manteau à col claudine qui trottinait, heureuse, petite langouste filant vers le désastre avec son cuisinier....