le blog de Lika Spitzer

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Le tournesol de Davos (extraits)

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TOUT est à Mamy - Le tournesol de Davos 1ère partie ch.24

Je voudrais tellement que Mamy me donne une plante, juste un petit brin de plante pour moi toute seule; mais elle ne veut pas; toutes les plantes sont à elle, toutes les fleurs, sans exception, inutile d'insister. Alors je triche. Le jour où on enlève toutes les mauvaises herbes et ce qui est mort, je récupère un petit bâton que je reconnais pour être un morceau de rosier. Je le plante en secret sur la terrasse du cinquième étage où Mamy ne va plus à cause des marches qu'il faut descendre, et tous les jours je viens voir si prières et arrosages fervents peuvent produire le miracle. Or voici qu'au bout de quelques jours, onze feuilles minuscules, d'un adorable vert tendre pointent sur le bout de bois mort ! Seulement j'ai à peine le temps de me prendre pour une sainte qu'elles re-meurent.

Quant aux animaux, c'est pire. Un jour on entend Mamy crier de sa pauvre voix. Elle appelle au secours, assise à sa table de bridge, ses mains tremblantes de parkinsonienne accrochées de toutes leurs forces à une sorte de paquet qu'elle a fait en repliant les coins de son journal. C'est ce quelque chose qu'elle cache qui la terrorise :

– Là !  Là ! dans le journal !

On écarte à grand'peine les mains de Mamy, et que voit-on, qu'elle essayait de garder enfermé ? un petit chat.

Bref, pas question de s'occuper de la moindre fleur, d'adopter le moindre chaton; même un poisson rouge elle n'en veut pas. C'est simple, TOUT est défendu. Alors je décide d'apprivoiser une fourmi. J'en récupère une sur la terrasse, que je pose dans une boîte en fer qui flotte dans l'eau de la baignoire. Une longue tige doit servir de pont entre elle et moi. J'appelle ma fourmi par son prénom en lui proposant une jolie miette, et je prétends qu'elle accourt sur la tige à ma rencontre. Je veux y croire.

 

L'argent de Mamy - Le tournesol de Davos 1ère partie ch.22

Il m'arrive une fois de jouer avec de l'argent trouvé sur la table. Les yeux de Mamy lancent des éclairs. Elle crie :

– REPOSE ÇA IMMÉDIATEMENT ! TU NE DOIS PAS TOUCHER À MON ARGENT !

L'argent de Mamy est beaucoup plus sacré que mes parties sacrées comme dit soeur Geneviève qui explique toujours qu'il ne faut pas y porter la main. Beaucoup plus sacré, et secret.

Les soeurs affirment aussi que toucher l'hostie pendant la communion est un très grand péché, un sacrilège : seul le prêtre a le droit de le faire. Alors cet argent, qu'on nous interdit de toucher, qui arrive on ne sait comment dans le beau portefeuille en crocodile où les billets sont rangés plus soigneusement que les hosties dans le ciboire, cet argent mystérieux, caché, intouchable, fait de notre grand-mère aussi comme un prêtre sévère, un être consacré.

 

Les bridges de Mamy - Le tournesol de Davos 1ère partie ch.19

Le mot bridge est uniquement utilisé pour ma grand-mère. Elle a ses bridges du mardi, et des bridges dans la bouche.

Ce mot bridge représente, je l'ai remarqué, un ensemble de complications « techniques » très excitant pour les adultes; où la compétence a l'air de jouer un grand rôle.

Tantôt il s'agit d'ombres penchées des après-midi entiers sur leurs cartes à jouer et rassemblant au même endroit un nombre impressionnant de rides, de bajoues et de bijoux; tantôt de dents à l'aspect lugubre, pareilles à des menhirs, où chacun admire, autant que dans le jeu de cartes, le savoir-faire de l'art, le métier, et qu'on voit trôner dans la bouche maquillée de ma grand-mère au-dessus des potages et des porridges, des ordres et des interdictions.

 

L'encre et la mouche - Le Tournesol de Davos Ch.100 (fin du livre)

Cela se passait près d'une fenêtre, un jour de pluie, un de ces jours sombres de vacances, qui creusent davantage la solitude de chacun. Un cousin avait trouvé un jeu : il faisait tomber une goutte d'encre sur une mouche qu'il avait réussi à emprisonner.

La mouche se secouait : vite elle essuyait une aile, une autre, essuyait, essuyait avec ses petites pattes agiles. Une autre goutte d'encre arrivait alors, et la mouche s'essuyait de plus belle, une autre goutte puis une autre tombaient, elle s'affairait encore et encore, ses pattes légères comme des traits de plume glissant et reglissant sur les ailes, mais avec de moins en moins d'assurance, peu à peu vaincue par l'épuisement.

Souvent cette scène s'est représentée à moi. Ou bien découragée par la misère du vieil hôpital où je travaille, par la fatigue, la solitude, le bébé que je ne sais pas élever, (ces choix incompréhensibles que j'ai faits !) j'entends Ysé se désespérer : « Il y a des moments où c'est trop, et c'est trop, et c'est trop, et c'est assez, et je n'en puis plus... » Et Amalric : « Est-ce que cela est si dur, Ysé ? Et elle : « Non ce n'est pas dur mon cœur ! »

Ces plaintes déplaisent à celui qui a été mon professeur de philosophie :

–  Je n'ai jamais beaucoup aimé Claudel, me jette-t-il; et puis cette histoire de mouche à propos de ta vie, tu ne trouves pas que tu exagères un peu ? 

 

 

L'amour de papa Le Tournesol de Davos 1ère partie ch. 31

Papa... étonnant ce mot vide pour nous, et si plein, si irradiant pour d'autres. Papa : comme une douille abandonnée dans un terrain vague, ou une carcasse de véhicule, rouillée et sonnant creux. Tous les deux ou trois ans, il arrive de Vienne, ouvre les bras, s'écrire en anglais :
- Voici votre papa !
Et nous, on se laisse faire, tristes et pensives.
- C'est la guerre, mes petites chéries, la guerre qui est responsable de tout ça !
Il se traite vraiment comme un objet bombardé, pauvre papa.

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